1. Introduction

Les échanges durant l’émission plateau “La Grande Librairie”[1] donnent énormément d’informations sur le rôle de chacun des protagonistes. Avant toute chose, notons le fait que LGL est une émission de type studio-salon où les protagonistes ont une grande marge de réponse et avec une certaine liberté de ton[2]. François Busnel a orienté le thème de l’émission du 12 mars autour de questions existentialistes. Cela lui a permis de réunir des auteurs et philosophes dont les positions sur ces questions sont représentatives de la multiplicité des points de vues.

Si l’émission se veut au service de l’ensemble des invités, nous pouvons tout de même nous questionner pour savoir si les objectifs de l’émission affichés dans les métatextes correspondent à la gestion des échanges verbaux dans l’émission ?

Afin de répondre à cette question, nous analyserons premièrement les temps de parole de manière quantitative, puis qualitative. Enfin, nous proposerons une synthèse amenant des éléments de réponse.

Les Détails de l'émission étudiée

Les Détails de l'émission étudiée

Émission du jeudi 12 mars 2015 avecMichel Onfray, Alexandre Jollien,Jacques Arnould Disponible sur: http://culturebox.francetvinfo.fr/emissions/france-5/la-grande-librairie/michel-onfray-alexandre-jollien-jacques-arnould-212391

2. Les protagonistes

L’identité sociale des protagonistes s’ancre dans une dimension socio-professionnelle liée à la littérature et changeant à chaque émission. F. Busnel est l’animateur de cette émission depuis 2008, date de la création de LGL. Il est également journaliste et directeur de la rédaction du magazine mensuel « Lire ». F. Busnel, ouvre l’émission avec l’énonciation du thème et le positionnement de la problématique. Cela permet d’installer chez le spectateur le processus cognitif de l’émission.Toujours en début d’émission, un portrait pré-enregistré de chaque invité est proposé avec un retour sur la carrière de ce dernier et une présentation de l’ouvrage dont il sera question. Les protagonistes, qui ont le statut médiatique d’écrivain, interviennent pour présenter leur dernier ouvrage, parler de leur œuvre ou donner un « coup de cœur » dans le cas du libraire. La parole leur est donnée tour à tour par F. Busnel, qui les présente verbalement. Puis l’animateur s’adresse à chaque invité de façon individuelle, comme lors d’un tête à tête. Des questions sur le livre présenté sont posées : F. Busnel a le rôle communicationnel d’interviewer. Il est le seul à poser des questions. La situation dialogale entre l’écrivain et l’animateur sera reproduite de façon identique pour chaque invité. Tout est organisé et peu de libertés sont accordées aux invités. Chacun attend son tour pour prendre la parole, les échanges se font essentiellement entre le maître de cérémonie et un invité mais très peu ou alors de façon très rapide entre les invités eux-mêmes. Les séquences polylogales sont pratiquement inexistantes. Les séquences dialogales permettent à Busnel de présenter le livre tout en demandant aux auteurs d’approfondir certains passages. Les autres invités sont alors spectateurs.

3. Le rendu quantitatif et qualitatif des temps de parole durant l’émission

Méthodologie : le temps de parole du présentateur est pris en compte uniquement lors de remarques et d’expositions. Il n’est pas pris en compte lorsqu’il s’agit de poser/relancer un auteur sur son discours. Le temps de parole des invités est comptabilisé uniquement si il y a une prise d’initiative de la part de l’invité et si le présentateur lance un invité sur une question ouverte.

3.1 : Le capital verbal des protagonistes

Le méta-texte de l’émission[3] invite le spectateur à découvrir plusieurs auteurs sans discrimination et représentant un large spectre de pensée. Or, l’analyse des temps de paroles et de la distribution de ces temps ne va pas clairement dans ce sens.

tableau_LGL

Concernant les temps de parole, nous remarquons que c’est le premier invité, Michel Onfray, qui obtient le plus grand temps de paroleavec 32% du temps de parole total de l’émission suivi par J. Arnould (27,5%), A. Jollien (20%) et enfin F. Busnel (10,5%), le présentateur. Aussi, très peu d’échanges ont lieu entre les invités. L’animateur a pour rôle celui de distributeur et de régulateur de la parole sur le plateau. Dès lors, le mode de distribution de la parole est totalement contrôlé par ce dernier. Il sollicite l’intervention des invités grâce à des assertions et des questions ouvertes. Ces derniers n’ont pas d’échanges directs entre eux spécialement mais se contentent de répondre aux questions et aux relances de l’animateur. Nous pouvons noter que pendant l’entretien avec Onfray, l’animateur ne propose qu’une seule fois aux autres invités (à Arnould précisément) de participer à la séquence tandis que pendant les entretiens respectifs de Jollien et Arnould, Busnel donne la parole en moyenne deux fois à Onfray pour qu’il puisse rebondir sur les propos des invités : ce qui fait au total 4 prises de paroles pour ce dernier.

3.2 La qualité des échanges

C’est avec la qualité des échanges qu’apparaît véritablement les rôles de chacun des protagonistes. Nous nous apercevons alors qu’Onfray tient le rôle d’invité principal. En effet, après la présentation des invités et après avoir posé la problématique, Busnel utilise l’assertion afin de présenter le livre d’Onfray et l’inviter à la discussion. Il pose alors une question sur un fait trivial : le nombre de livres publiés. S’ensuit un récapitulatif du dernier livre d’Onfray dans lequel Busnel, sans faire une présentation du livre, énonce plutôt l’intérêt que les lecteurs auront à le lire. A la suite de cet échange, Busnel présente succinctement Arnould et Jollien sans leur donner la parole. Nous pouvons voir ici une matérialisation des rôles de chacun des invités. Onfray tient le rôle d’intervenant principal tandis qu’Arnould et Jollien,invités secondaires, servent de contrepartie à l’argumentation d’Onfray. Dès lors, nous pouvons assimiler les différents invités aux différentes parties d’une argumentation.

Les méthodes de discussion utilisées par Busnel reposent sur des assertions et des questions ouvertes adressées aux invités. Afin de lancer l’invité principal, Busnel part de l’événement fondateur du livre d’Onfray. On peut supposer une démarche épistémologique issue des propos de Busnel. Ce dernier cherche à connaître quel a été le chemin logique d’Onfray dans l’écriture de son livre. Durant l’entretien, l’animateur rebondit sur les propos d’Onfray afin d’approfondir la pensée, les propos de l’invité. Nous pouvons noter aussi que Busnel cherche à nouer des liens entre Onfray et les deux invités, notamment lorsqu’il lance Onfray sur son ancienne aspiration à la sainteté. Cela permet alors à l’animateur de faire intervenir pour la première fois Arnould dans l’émission de manière qualitative (à 11 minutes du générique d’introduction). On note aussi que le présentateur a le rôle de régulateur ou “limiteur” lorsque les intervenants s’enfoncent dans des tunnels. De plus, l’animateur assure la vulgarisation des idées en demandant des définitions ou l’usage de termes plus simples. Cela permet d’éviter le décrochage des spectateurs. Lié à cela aussi, la stratégie de Busnel consiste à prendre à partie les spectateurs dans le but de maintenir l’attention. Cela se produit simplement en dirigeant la réponse d’une question directement au spectateur pour garder l’attention du téléspectateur et créer du lien.

Afin d’assurer une continuité logique entre les invités (incluant leurs travaux), Busnel part d’un détail du livre d’Onfrey, les haikus, afin de faire un lien avec le deuxième invité. Il choisit de lancer l’invité principal sur ce sujet qui est partagé avec Alexandre Jollien. Cette manipulation est finalement une transition efficace car elle permet d’obtenir les propos d’Onfray tout en préparant le spectateur à changer de sujet. Bien qu’Alexandre Jollien ait des difficultés d’élocution, Busnel se comporte de la même façon qu’avec Onfray : le dialogue cherche à approfondir la pensée de l’auteur. Notons aussi un élément soutenant la thèse qu’Onfray est l’invité principal : Busnel choisit de ramener la discussion à Onfray deux fois dans l’entretien avec Jollien.

La discussion avec Arnould suit aussi la même trame que celle de Jollien. Encore une fois, Busnel cherche à prolonger, approfondir la pensée de l’auteur. Cette fois, la stratégie employée est de reposer les questions que se pose l’auteur dans son travail mais contrairement aux précédents intervenants, Busnel essaie de sortir Arnould de sa zone de confort avec des questions plus brèves et succinctes. Comme pour Jollien, Busnel crée des passerelles afin de faire intervenir Onfray sur certains sujets abordés par Arnould (cf :la foi selon Spinoza à 51’46). Lors de l’entretien avec Arnould, Busnel fit intervenir deux fois Onfray avec des assertions.

3.3 Un présentateur, trois invités, un protagoniste principal

Bien que le méta-texte de l’émission soit la présentation non discriminatoire de trois auteurs philosophes, il apparaît, après l’étude des temps de parole de chacun qu’il existe une distinction entre les invités. En effet, Onfray est le protagoniste principal de cette émission. Cela transparaît au niveau quantitatif avec 32% du temps total de parole et au niveau qualitatif : c’est lui qui a le plus de temps pour expliciter sa pensée et Busnel, l’animateur modérateur lui donne la parole 4 fois lors des entretiens de Jollien et Arnould contre 1 seule passation de parole pour Arnould pendant l’entretien d’Onfray. Aussi, étant donné le sujet de l’émission (l’existentialisme), Busnel a organisé les entretiens tels un argumentaire en trois parties. Si les propos d’Onfrayconstitue la thèse principale, Jollien et Arnould prolongent et discutent les propos de cette thèse.

En effet, Onfray vient en sa qualité de philosophe athée dont le dernier livre en partie autobiographique est une réflexion existentialiste. Pour créer une contrepartie, Busnel a choisi de faire intervenir deux philosophes théistes : Jollien (dont le handicap lui confère une légitimité d’estime à parler de questions existentialistes) et Arnould dont le parcours d’ingénieur puis de moine dominicain puis de théologiste au CNES proche des scientifiques permet d’avoir une personne théiste mais aussi très ouverte aux discussions scientifiques. Dès lors les identités de chacun des protagonistes indiquent le caractère scientifique de ces derniers tout en clarifiant le processus logique et cognitif suivi durant l’émission.

Aussi, bien que Busnel interpelle directement le spectateur une fois pendant l’émission, cette dernière conserve son statut de studio-salon. En effet, les propos des protagonistes ne sont dirigés que vers les autres protagonistes. Seules les transitions entre les séquences de l’émission font références aux spectateurs. C’est alors l’animateur qui conclut l’émission sur une question ouverte se référant aux ouvrages des auteurs invités.

Conclusion

Dans cette émission, aucun changement de statut des protagonistes ne semble possible. Cetteémission de type studio-salon permet de présenter des ouvrages romanesques variés qui suivent l’actualité littéraire. La Grande Librairie se veut proche par sa mise en scène des salons littéraires du XVIIIème siècle. La mise en scène verbale montre clairement que Busnel dirige le déroulement immuable de LGL. L’émission est informative et prescriptive : il faut convertir le spectateur en consommateur. L’étude des échanges verbaux montre une discrimination dans la gestion des invités, chose non indiquée dans les métatextes de l’émission. Busnel gère ensuite les temps de parole en fonction du degré de notoriété de ses invités et reste ainsi en empathie avec son public.


Ce travail a été réalisé en partenariat avec une collègue apprenante du master Aigeme.

[1]abrégée “LGL”

[2]plusieurs fois l’émission passa d’un registre sérieux au registre humoristique puis au registre du débat.

[3]disponible à cette adresse : http://culturebox.francetvinfo.fr/emissions/france-5/la-grande-librairie/michel-onfray-alexandre-jollien-jacques-arnould-212391