En voilà une question qu’elle est bonne ! Je suis en ce moment en train de discuter avec un groupe de connaissance sur la question et un récent article de Slate m’a donné envie de réfléchir un peu sur la question. Internet Bonjour ! Dans cet article, je vais expliquer pourquoi je pense que les hommes ont autant le droit d’être féministes que les femmes mais que globalement, cette question n’a pas de sens véritable autre que créer une opposition factice et simplificatrice d’un débat extrêmement complexe.

Encore une fois, je vais mettre mon disclaimer ici pour énoncer qu’il s’agit d’un billet d’opinion datant du 25 août 2015 et que globalement, je déteste avoir tort dans le long terme, ainsi, si l’on me fournis des arguments discutant mes propos en commentaire, je n’hésiterai pas à changer d’opinion pour que mon raisonnement soit plus intéressant à l’avenir. N’oubliez pas, donc, que je peux changer d’opinion entre le moment de l’écriture de cet article et le moment où vous le commenterez ;)

HS : Plusieurs fois, j’utiliserai le terme « d’identifié homme ou femme » pour parler des individus. Je préfère utiliser cela plutôt qu’homme ou femme qui sont peut-être aujourd’hui des termes trop simplistes.

Le féminisme, ce mot effrayant ?

Dans cette partie, je ne vais que parler de ma propre expérience. Cela fait environ 5 années que je m’intéresse de loin au féminisme mais cela ne fait que quelques mois que je me suis plongé dans la littérature féministe. Grand fan de la seconde vague de féminisme, j’adule le travail de Beauvoir et la pertinence qu’elle a dans Le deuxième sexe. En ce moment, je lis un ouvrage d’Adrienne Shaw, passionnant sur les LGBT joueurs de jeux vidéo. Après les événements du Gamergate, j’ai eu tout loisir de me plonger en détail dans les méandres de la troisième vague et son lot de courants différents, opposés.

Bref, je me considère comme quelqu’un de particulièrement intéressé pour le sujet. Mais ce n’est pas tout, s’il fallait me rentrer dans une case sociologique, on pourrait dire que je suis votre stéréotype d’un homme blanc hétérosexuel monogame.

Donc première question : quelqu’un qui fait parti de la catégorie dominante peut-il être féministe ?

Et bien, en toute honnêteté, il me semble que oui. Faut-il pour autant le crier sur les toits ? Non pas forcément, je ne cherche pas à ce que l’on me catégorise dans un mouvement particulier. Si j’estime être féministe, c’est parce que je considère que le féminisme apporte des réponses intéressantes et pertinentes sur certains problèmes de société. C’est aussi pourquoi je me considère proche du parti pirate (mais c’est un autre débat).

Épistémologiquement parlant (mmmh des mots compliqués), je pense que cette question n’a pas de sens. Lorsque l’on pose la question de la légitimité de faire parti d’un courant, on occulte le fait que le courant est intéressant pour lui même et non pour ses membres qui le représentent. Dès lors, c’est aussi supposer de facto que ce courant n’est pas intéressant pour les non-membres. Or, une démarche scientifique se doit de considérer tous les courants scientifiques intéressants (sinon, nous nous situons dans un dogme). De même, un courant qui cette fois est politique cherche à démontrer qu’il concerne toutes les populations. Dire que le féminisme ne doit être traité que par des identifiées « femmes » est pour moi un dogme qui fait plus de mal que de bien au courant.

Le féminisme, ce mouvement universel à des réponses particulières.

Dans la discussion forte intéressante que je suis actuellement avec des connaissances (imaginez une espèce de club de philo où les membres s’écrivent de longues lettres épistolaires de votre ami Dino à propos de Georges), le cœur du débat est de savoir si un membre d’un groupe dominant peut intégrer la lutte d’un groupe dominé. Donc en gros, est-ce qu’un homme blanc représentant du patriarcat peut lutter pour la cause féministe sans arrières pensées.

Tout d’abord, je répondrai qu’il s’agit là d’une conception forte individualiste et néolibérale des choses. C’est aussi supposer que l’homme est un égoïste qui ne cherche que son propre profit. Or, cette construction, qui à la base n’est qu’un outil de compréhension, ne représente absolument pas (et ne cherche pas) la réalité des choses. C’est un peu comme si l’on occultait tous les travaux sur la capacité d’empathie et d’altruisme de l’être humain. Vous pouvez voir Jeremy Rifkin et son livre « La civilisation de l’empathie ».

Par ailleurs, cette question, pour moi, soulève une incompréhension. Tout d’abord, cela suppose que le féminisme ne s’interroge aujourd’hui que sur des questions comme l’émancipation de la femme. Or, le féminisme aujourd’hui est tout sauf uniquement cela : il est bien plus.

A mon sens, si quelqu’un soutient la thèse que le féminisme ne doit être qu’une cause défendue par les femmes, je supposerai que cette personne sous-estime le féminisme et les sujets qu’il peut traiter.  Le féminisme questionne aussi la place de l’homme dans la société et l’égalité de tous peut importe son genre et son identification sexuelle. Prenons un exemple simple : la question de la virilité et de la représentation de la masculinité. Clairement, ce sont des questions qui peuvent et doivent aussi être discutées par des individus qui s’identifient comme étant hommes. Je disais plus haut être un blanc monogame hétéro, et pourtant, je ne me reconnais pas du tout dans le modèle patriarcale et la représentation patriarcale de l’homme. C’est un sujet pour lequel j’ai envie de lutter. Je ne souhaite pas que l’on me retire ce droit à discuter de cela.

En ce sens, l’approche du Standpoint Feminism, qui se définit comme le fait que ce sont les femmes les mieux équipées pour parler de ces question, est pertinente mais nécessite un approfondissement : le Contemporary Standpoint Feminism prolonge déjà cela en distinguant les femmes en fonction de leur milieu social, géographique, etc. Je soutiens donc la thèse que l’homme peut intervenir sur les questions qui le concerne directement (dont par exemple la critique du modèle patriarcale).

Reconnaitre la pluriculturalité des féminismes

Si je vous dis : « Imaginez vous une femme féministe tout de suite, en 5 secondes, et répondez à la question suivante : »

La fameuse question

héhé, ne trichez pas ;)

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Est-ce que la féministe que vous vous êtes représentée était noire ?

Je pense que le féminisme a un gros travail à faire sur lui-même pour comprendre ce qu’il représente et les population qu’il(s) représente(nt). Aujourd’hui, le féminisme ne doit pas être uniquement la lutte de la femme blanche pour obtenir les mêmes chances de carrières qu’un identifié « homme ». Fondamentalement, derrière cette grossièreté que je viens de dire se pose deux questions : Comment une ou un féministe s’identifie-t-elle ou il en tant que féministe ? Et surtout comment le(s) féminisme(s) se représente(ent)-il(s) ses (leurs) membres ?

Parce que finalement, tout est là : poser la question « est-ce qu’un identifié « homme » peut être féministe ? ». C’est ontologiquement la même chose que de se demander si une femme au foyer et heureuse mère sans emploi peut être féministe. Est-ce que je m’identifie « féministe » parce que je suis une femme ou parce que je me sens concerné. Est-ce que je suis féministe parce que je lutte pour mes droits ou parce que je lutte pour les droits de ma compagne ?

Et les mêmes questions se posent auprès des féministes : Quels droits je cherche à protéger/obtenir ? Quelle catégorie sociale je cherche à défendre ? Toutes ? La Cadre dirigeante ou la femme au foyer ? Est-ce que je m’intéresse à protéger les femmes blanches ou les femmes noires ? Est-ce qu’on peut être raciste ET féministe comme le questionne Christine Delphy à propos du féminisme français ?

Le processus d’identification reste extrêmement complexe et comme notamment le défend A. Shaw dans son bouquin Gaming at the edge, un individu peut s’identifier à de nombreuses représentations et groupes différents. Certaines personnes ne vont pas se reconnaitre féministe mais d’un autre groupe qu’elle vont considérer comme plus important dans la définition de leur individualité.

Edit sur le féminisme intersectionnel (26/08/2015)

Edit sur le féminisme intersectionnel (26/08/2015)

Concernant la façon dont j’ai décrite le féminisme, je reconnais mon erreur à avoir décrit un féminisme un peu vieillot sans prise en compte de certains pans de la littérature comme tout ce qui se dit sur le concept de l’intersectionalité. Je vous renvoie directement à la page wiki pour avoir plus de détails sur le sujet. https://en.wikipedia.org/wiki/Intersectionality

 Le casse-tête de l’identification

De même, aujourd’hui, nous vivons dans une société où l’identification des individus est extrêmement compliquée. Entre les questions de la sexualité, du sexe et du genre, il y a énormément de zones d’ombres. Énoncer que le féminisme n’est que pour les identifiées « femmes » suppose que les membres du courant sont parfaitement capables de s’identifier. Or je questionne cela notamment avec l’intégration du mouvement LGBT- Queer aux causes féministes. Je pense très sincèrement que les mécanismes d’identification sont encore très mal compris et qu’il est très difficile de pouvoir véritablement classer les individus par petite case distincte et faire abnégation de toutes les zones « tampons » entre deux cases.

Pour rebondir la dessus, est-ce que le féminisme concerne par exemple plus un trans MtoF qu’un trans FtoM ? Je ne pense pas. Mais on peut aller plus loin encore dans cette logique avec un raisonnement par l’absurbe : Est-ce qu’on peut définir un féministe en fonction de ses pratiques sexuelles ? Une femme pratiquant la sodomie sur un homme donne-t-elle le droit à ce dernier d’être féministe ? A mon sens, même hiérarchiser les identifiés féministes serait créer une nouvelle forme de catégorisation sur la légitimité d’un membre à faire parti du courant qui à mon sens rentre en désaccord avec les principes historiques d’universalité du féminisme tel que je le conçois.

« Know your place » ?

Maintenant que j’ai énoncé tout cela, on peut se demander en guise de conclusion : est-ce que les identifiés hommes doivent intervenir dans tous les débats féministes ? Et bien je dirai que non. Chaque débat est extrêmement complexe. Etre féministe ne signifie pas mettre son grain de sel partout sur tous les sujets sans connaissances. Il se pose donc la question de la compétence des individus.

Il est nécessaire de choisir les personnes les plus compétentes en fonction des débats. Pour mon cas, et bien je reconnais mon incompétence dans de nombreux domaines scientifiques (telle que la médecine et la biologie par exemple). Dans ce cadre, je vais soutenir les personnes qui pourront au mieux défendre les intérêts féministes. Par contre, je suis plutôt compétent dans certaines Cultural Studies et je peux donc apporter mon aide sur certains sujets.

Être féministe ne signifie pas être compétent pour parler des femmes. Cela signifie qu’on a une affinité avec les propos féministes uniquement. Ce qui est pertinent ici aussi est de mettre en place des outils pour qu’il n’y ait pas de récupération du sujet par une seule population (les identifiés hommes ou certains courants féministes extrémistes). De même, on peut discuter des outils pour que les temps de paroles soient équitables et tout le reste mais surtout.

Ainsi, l’identifié « homme » et hétérosexuel peut être féministe mais ne doit pas forcément intervenir dans tous les débats, à l’instar de l’identifié « homme » et homosexuel qui doit en faire de même et dont les débats et questions sont différents.

Internet merci de m’avoir lu ;)