"Forever Alone", le mème de type rageface définissant le fait d'être seul, sans ami, sans petite amie...

« Forever Alone », le mème de type rageface définissant le fait d’être seul, sans ami, sans petite amie…

Alors-là attention. Je vais vous proposer un article cross-média ! La première fois que j’avais entendu ce terme, cela m’avait beaucoup fait rire. C’était deux journalistes qui essayaient de m’expliquer, en 2013, qu’ils venaient de découvrir que l’on pouvait mettre de la vidéo et des liens hypertextes dans un article sur internet : autrement dit une révolution donc. Bref, j’en rigole encore et je vais maintenant vous proposer, attention, une expérience cross-média avec des vidéos, un powerpoint et peut-être même des explosions.

Mais le cross-média, démarche intéressante, n’est pas à l’honneur dans cet article, non. Nous allons nous plutôt concentrer sur une nouveau venu dans la culture internet : le mème (qui est toujours considéré comme une faute d’orthographe par mon correcteur).

Les mèmes, ces étranges créatures

Si nous revenons à l’origine du terme, le mème, à l’instar du gène, est une portion d’ADN de nos cultures. Enfin, c’est de cette façon qu’ils ont été définis par  Richard Dawkins dans son livre « Le gène égoïste » (1976) et repris en France bien plus tard par l’association francophone de mémétique (qui n’est pas, vous l’aurez compris, l’étude des grands-mères). Pascal Jouxtel, dans « Comment les systèmes pondent » (2005), revient d’ailleurs sur cette notion premièrement énoncée par Dawkins en explicitant bien le terme : il s’agit d’une caractéristique d’un élément culturel qui tend à se propager d’un bien à un autre de façon massive. Ainsi, par exemple, l’un des mèmes qui s’est le plus répandu ces 15-20 dernières années et qui est possédé par les téléphones/smartphones, tablettes, sandwichs est la caractéristique « tient dans la main ». Tiré un peu par les cheveux vous dites ? Peut-être, mais j’avoue que l’idée d’appliquer un simili de théorie évolutionniste aux phénomènes, objets et à la Culture en général me séduit.

Mais, je croyais que les mèmes étaient des images rigolotes…

En effet, aujourd’hui, le terme « mème » est principalement lié aux phénomènes (plutôt humoristiques) se développant très rapidement sur l’internet. D’ailleurs, le Larousse a créé pour son édition 2014 une entrée spécialement pour cela : « Concept massivement repris, décliné et détourné sur internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite, créant ainsi le buzz » (source). Bon clairement, c’est aujourd’hui cette définition qui domine sur internet. Avec l’avènement des communautés de partage du type 9gag, I can has cheezburger, KnowYourMeme et des exemples francophones comme le Démotivateur, la capacité de buzzer de ces mèmes ne pouvait qu’augmenter.

Avantage et défaut principaux des mèmes internet

Bad-Luck-Brian

Le Bad Luck Brian, ou le mec qui subira tout le temps des problèmes.

L’un des grands avantages de ces mèmes est qu’ils sont immédiatement compris. L’idée représentée sur chaque image est immédiatement intégrée et partagée au sein de la communauté d’interprétation. On peut supposer l’existence d’une sorte d’élection par la communauté pour choisir quelle image représente de la meilleure façon une idée précise. Donc en soi, que l’on parle français, anglais, hongrois ou chinois, le Bad Luck Brian représentera toujours le mec malchanceux, l’Overly Attached Girlfriend représentera quant à elle toujours la petite amie « trop présente », etc.

Cependant, ce grand avantage peut aussi devenir un défaut majeur. En effet, sans pour autant y contribuer volontairement, ces communautés dans lesquelles les mèmes sont diffusés contribuent à unifier une espèce de pensée unique globale. De nombreux commentaires des membres de ces communautés font état de cela. Ils énoncent ne plus être capables de penser autrement qu’en mème. Ces propos doivent sûrement être un peu exagérés mais ils me confortent dans l’idée  qu’il y a une certaine unicité dans les schèmes cognitifs des membre de ces communautés. Pour faire référence aux propos tenus dans le livre « Socialisation des Jeunes et éducation aux médias » de Divina Frau-Meigs, les représentations médiatiques dans ces communautés sont tellement fortes qu’elles impactent très rapidement nos représentations mentales des choses.

Expériences personnelles éducatives avec utilisation des mèmes

Je compte à ce jour deux véritables expériences dans lesquelles j’ai fait un usage intensif des mèmes. La première concerne un support de cours que j’ai réalisé dans le cadre de mon programme de microéconomie. Plutôt que d’utiliser des images conventionnelles, j’ai préféré user de mèmes pour étayer mon propos. Et pour être plus précis, j’ai utilisé un ensemble de ragefaces qui sont ces petits dessin :

happy-thumbs-upneutral-its-something happy-smiledetermined-questioning-pondering

Et du coup, cela m’a donné ce résultat. Pour resituer le contexte, j’enseigne la microéconomie à des étudiants hongrois francophones allant du B1 au C1.

Deuxième cas dans lequel j’ai utilisé ces ragefaces : il s’agit d’une vidéo que j’ai réalisé pour le site easynomie.com, mon blog où je dépose des ressources d’économie. Depuis longtemps, dans ma tête tournait l’idée d’expliquer quelques principes économiques en essayant de les relier à des choses de la vie courante. Dans cette vidéo, j’explique le principe économique de « liquidité » avec pour question fondamentale : « comment expliquer à nos amis que nos collections valent quelque chose ? »

 

Mes réflexions sur l’utilisation de ces mèmes

En réalité, l’utilisation de ces mèmes a été plutôt bien reçu par mes élèves (une quarantaine cette année en licence 1 et 2, certes l’échantillon n’est pas représentatif). La réaction a d’abord été la surprise puis l’amusement et enfin la participation active. Je suppose que cela a plutôt plu. Premièrement parce que j’ai utilisé un ensemble de références internet partagées par mes élèves. N’ayant pas non plus une différence d’âge véritablement marquée, ce sont aussi des références que j’utilisais dans mon groupe d’amis (dans ma communauté d’interprétation en référence à DFM), il ne m’a pas été difficile de les intégrer dans mon cours. Le plus dur a peut-être été de choisir le bon rageface pour les concepts économiques : choisir la bonne association d’idée qui permettrait à mes élèves de percuter immédiatement, mais encore une fois, je suis déjà intégré à ces communautés, sachant que mes élèves l’étaient aussi, j’étais convaincu qu’il n’y aurait pas de perte d’information lors du transfert entre moi et mes élèves. Finalement, cela n’a pas non plus contribué à une perte de contrôle du cours, les élèves sont restés à chaque fois focalisés sur le cours et, victoire pour moi, amusés par les liens que je dressais et leur proposais entre concepts économiques et mèmes internet.

Au final, la question reste ouverte, après quelques expériences positives que j’ai mené de mon coté, il serait intéressant d’aborder cet axe de travail peut-être sous la forme d’une cultural study afin d’approfondir ce sujet.

Voilà, c’est tout ce que j’avais à dire pour le moment sur l’utilisation des mèmes internet dans la pédagogie, je pense que j’y reviendrai dans un billet futur.

Et évidemment, je ne peux pas terminer un post sur les mèmes sans vous offrir une patate (désolé pas d’explosion).

 

 

sorry