Il existe peu de mangas que je considère comme véritablement extraordinaires. Etant un grand lecteur de cette forme de bande dessinée, je dévore énormément de séries dans tous les genres possibles et aujourd’hui, j’arrive à analyser rapidement les canevas qui forment les histoires. Cependant, cela ne m’empêche pas de lire d’énormes bouses de l’infini. Bon ceux-là, en général, je les arrête rapidement je ne suis pas fou. Mais quasiment tous les jours je découvre entre une et 5 nouvelles séries. Bien généralement, c’est plutôt de la mauvaise qualité mais parfois, je tombe sur quelques pépites auxquelles j’accroche de suite. Dans d’autres cas, je découvre, puis oublie puis redécouvre… c’est le cas de l’Attaque des Titans.

Mangas et Canevas

Pour rappel, il existe dans le manga Shonen (pour les jeunes garçons) et le Seinen (pour les hommes adultes) deux grands canevas principaux.

Le premier, le plus célèbre, est le Nekketsu. Sans aller dans les détails, ce canevas présente les péripéties d’un héros (ou groupe de héros) qui vont au fur à mesure des arcs narratifs, vaincre leur ennemis. Les plus grands représentants Heroesjourney-02de ce genre sont Dragon Ball, Naruto, One Piece & Bleach (bien entendu, il en existe d’autres). Avant de passer au second canevas, je tiens à préciser aux « anti-mangas » que non, les batailles, les combats ne sont pas débilisants  dans ce média mais ils représentent en général la lutte entre les idéaux des personnages principaux et de leurs opposants. Voyez donc cela sous un nouvel angle, quand un héro devient surpuissant après une lourde défaite (l’abysse), ce n’est pas juste pour le lolz, c’est plutôt parce que ces idéaux et les valeurs qu’il défend sont plus fortes que les valeurs défendues par son opposant.

Aussi, si vous avez eu le bonheur de vous frotter à la théorie du « Héro au mille et un visages » (moins glamour, cette théorie porte aussi le nom de monomythe, à ne pas confondre avec une mono-mite), et bien je n’ai pas grand chose à vos apprendre.

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Le second canevas est le Pantsu, dans ce canevas, il s’agit de mettre en avant les relations entre un personnage principal et un groupe de personnages secondaires,généralement de sexe féminin de manière à créer des situations cocasses évidemment. L’un des plus célèbres représentants de ce genre en France est Ken Akamatsu, l’auteur de « Love Hina » mais surtout du « Maitre Magicien Negima » (à noter quand même pour ce dernier qu’il réussit le tour de force d’avoir presqu’une quarantaine de personnage principaux). Attention, malgré quelques biais qui entourent le genre, celui-ci ne se suit pas forcément des mentions « pervers » et « mauvaise qualité ». Certes, le « fan-service » est une des dérives du manga (sur laquelle je reviendrai peut-être) mais l’histoire et les personnages peuvent tout de même offrir une lecture sur plusieurs niveaux et des moments forts.

BREF !

Souvent décrié, souvent critiqué, le manga se prend en France la remarque que ce n’est pas un véritable genre de bande dessinée (qui a déjà des problèmes à s’affirmer en tant que forme artistique) mais plutôt un sous-genre pour les beaufs incapables de comprendre par exemple les Cités Obscures de Peeters et Schuiten. Même si au passage, la France est actuellement le deuxième consommateur de mangas au monde.

Pourtant certaines perles passent souvent largement à coté du public en quête d’histoires fortes et de véritables questionnements philosophiques. C’est pourtant ce que nous propose la quasi intégralité du catalogue Ki-Oon. Ce dernier, n’a quasiment proposé que des mangas atypiques questionnant fondamentalement nos valeurs ( nos habitudes, nos réflexes, notre façon de penser)  sur un ton sérieux (The Arms Peddler, Manhole) ou trivial (Barakamon).

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Stephen Hawking énonçant que nous ne sommes que des ordinateurs… génie ou comble ?

Sans aller jusqu’au poncifs incontournables du genre (Akira, Ghost in the Shell, Gunm), je me contenterai de rappeler à quel point le manga Gantz est une oeuvre extraordinaire, questionnant nos valeurs de bien et de mal, notre place dans l’univers, qui offre un véritable chemin de croix et une évolution à son héro, le faisant passer d’un statut détestable à quelqu’un de fondamentalement humain, bon et touchant. A ce jour d’ailleurs (et à mon sens, ce qui est purement subjectif), aucun manga (ou bande dessinée en général) n’est parvenu à la cheville de Gantz quand il s’agit de questionnement métaphysique.

L’attaque des titans – Shingeki No Kyojin

Une histoire qui emprunte à de multiples canevas scénaristiques.

Cette introduction sur les canevas me permet d’enchainer donc sur le propos central de cet article (si vous n’avez pas encore décroché :). Ainsi l’AdT reprend les codes du canevas « Nekketsu », mais pas que, évidemment. Ce manga s’inspire clairement du Thriller et de l’horreur.

Plus précisément dans l’horreur, on est finalement assez proche des films d’exploitation sur les zombis. En effet, la menace apparente est neutre et ne fait pas appel à une cause explicative (Non, World War Z n’est pas un film de zombis et oui il est mauvais). Les titans sont là, point final. Là où le manga est intéressant, c’est qu’il explore avec justesse un imaginaire encore jamais vraiment creusé. Des zombis qui font 15 mètres de haut… du jamais vu non ? De même, il n’existe pas (à ce jour) d’explication complète sur le fait que ces titans veuillent uniquement se nourrir d’êtres humains qui subissent toutes leur violence. D’ailleurs, sans aller dans les détails, le Character-design est vraiment intéressant dans le travail des corps et du sentiment d’horreur que ces titans peuvent créer.

Le colosse... un titan de 50 mètres, soit plus de trois fois la tailles des plus grands titans normaux.

Le colosse… un titan de 50 mètres, soit plus de trois fois la taille des plus grands titans normaux.

Un sourire béat, Stephen King l'avait déjà compris...

Un sourire béat pour inspirer la peur, Stephen King l’avait déjà compris…

 

 

 

 

 

 

Toujours dans l’exploitation de genre horrifique, le manga a des inspirations très claires attention le terme va piquer… du coté du sous-genre appelé « x and revenge ». Un sous-genre de ce canevas est le « rape and revenge » (j’avais prévenu). Qu’est-ce que ce genre barbare me direz-vous ? Un événement déclencheur, un viol par exemple, va pousser le héro à se venger pendant le reste de l’histoire contre ceux qui ont perpétré cet acte. Sans s’en apercevoir, et bien, il y a des films célèbres et reconnus qui empruntent un peu de ce genre. C’est notamment le cas de Mad Max. Et oui, c’est après le meurtre de sa femme et de son enfant que Max devient empli d’une folie meurtrière. C’est aussi ce canevas qu’utilise le film « Memento » (thriller de Nolan sorti en 2000). Après le viol et le meurtre de sa femme, Guy Pierce souhaite se venger…

Dans l’AdT, il ne s’agit pas d’un viol mais de la mort de la mère du héro. Cette mort devient alors le moteur d’Eren, notre héro, qui va alors vouer une haine sans fin pour les titans. Finalement, cette histoire de vengeance n’est tout de même pas extraordinaire. C’est un point de départ récurrent des mangas shonen et seinen. Par exemple, les mangas Claymore et Zetman ont en commun la mort du père référent (ou du mentor) au début de l’histoire (Thérèse pour Claymore et Goro Kanzaki le grand-père pour Zetman). Tiens donc, celan ne vous rappelle pas au moins la première trilogie Star Wars et ce bon vieux Ben ? 

Enfin, il n’y a pas vraiment besoin d’étoffer sur le sujet. L’Attaque des Titans s’ancre clairement dans la tradition japonaise du Kaiju eiga. Mais si ! Les films avec des monstres géants qui détruisent des villes. Si dans les premiers Kaiju eiga, la cause de l’apparition des monstres provenait du travail sur l’atome (et surtout ce qui déclencha le traumatisme post Hiroshima-Nagasaki), l’histoire de l’AdT semble aussi se diriger, sans trop spoiler, vers le fait qu’une création de l’homme se retourne contre lui.

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Enfin, Le manga empreinte énormément du coté du thriller. Il met en avant un véritable coup d’état de la part de l’équipe du Héro sur le pouvoir en place. Cela permet à l’auteur de porter un regard sur les relations entre les gens de pouvoir mais aussi de porter son point de vu (peut-être quand même vu et revu) sur les notions de démocratie, monarchie, pouvoir du peuple, société élaborée en classe sociale…). Et clairement, les manigances des personnages n’ont rien à envier à House Of Cards ou autre Thriller politique. A noter aussi que ce coup d’état n’est pas catégoriser dans une logique manichéenne ou duale de manière générale.

Une histoire qui discute nos valeurs éthiques, morales & citoyennes.

Le manga est aussi intéressant pour cela. Si je l’ai mentionné brièvement dans la première partie, je souhaite rappeler que quasiment l’ensemble des mangas respectant le canevas « Nekketsu » sont en faite des débats venants discuter différents points de vu, opinions sur un même sujet. Finalement, cette vision du média n’est pas si éloignée de la théorie comme quoi l’ensemble des personnages d’une oeuvre ne sont que les multiples facettes de son auteur. Dès lors, chaque combat, bataille, etc. n’est qu’une métaphore pour formaliser un duel entre une thèse et une antithèse.

Là où les mangas comme Gantz et l’Attaque des Titans sont intéressants, c’est parce qu’ils s’émancipent de cette facilité scénaristique. Prenez One Piece (que j’aime énormément), les valeurs défendues par les personnages principaux sont des poncifs : l’amour, l’amitié, la fraternité & la protection de la communauté. A aucun moment vous n’aurez Luffy (personnage principal) qui viendra discuter sérieusement les notions qui le fondent. Dans le Nekketsu de base, cela va même plus loin. En effet, il s’agit pour les personnages principaux de véritablement rejeter souvent intégralement les antithèses. Peu de mangas offrent véritablement des prolongements de la réflexion par les antithèses (de tête tout de même, j’arrive à en citer quelques uns : Gamaran, Kenshin le vagabond…). Par contre dans l’AdT, chaque personnage est conscient des failles de la thèse qu’il défend et donc, nous avons en face des personnages qui font des choix malgré le fait qu’ils reconnaissent que ceux-ci ne soit pas forcément les bons ou moralement bon. De même, l’introspection des personnages sur leurs choix fait parti des prolongements que l’auteur nous propose.

En ce sens, le personnage le plus intéressant de l’AdT est Livaï Ackerman. Celui-ci arrive de manière totalement détachée à mettre chacun de ses interlocuteurs devant des choix et l’ensemble des possibilités qui découleraient de ces choix. Là où il devient intéressant, c’est qu’à aucun moment il n’influence le choix des autres. Dans d’autres objets culturels, le personnage d’Ackerman s’oppose clairement à des rôles qui cherchent à biaiser les choix du héro comme par exemple Morpheus qui influence par le langage Néo à le suivre en dehors de la matrice (tout d’abord, est-ce que Néo avait véritablement le choix ?). Et pour dire à quel point ce personnage est Badass dans son raisonnement sur les choix, et bien il est nécessaire d’évoquer le fait que Livaï défend la thèse que des décisions n’ont pas à se justifier. Ceci se prouve de deux façons : premièrement le personnage en lui-même ne se justifie pas ni ne justifie ses actes et deuxièmement, il se tient à ses résolutions sans perpétuellement les questionner (du genre, ai-je pris la bonne décision ? Etc.). Il y a un petit coté fataliste spinoziste (critiquable ?).

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Vous le sentez le personnage badass ? N’oubliez pas, cela se lit de droite à gauche :)

 

 

Hey ! Je vais m’arrêter maintenant :(

J’espère que dans cet article, je vous ai donné un petit aperçu de la culture manga et surtout que ce pavé vous aura donner envie de lire ou voir l’Attaque des Titans qui est à mon sens l’un des mangas qui tire largement son épingle du jeu de la normalité éditoriale de ce médium ces 10 dernières années.

Pourquoi je m’arrête ici ? Et bien aujourd’hui, l’histoire n’est pas terminée. Selon l’auteur, celle-ci devrait trouver sa fin vers 2016-2017. A ce moment-là seulement je pourrai revenir sur certaines parties de l’histoire (notamment celle qui se trouve dans la zone « spoil » de l’article. Bien entendu, il y a beaucoup de choses dont je n’ai pas parlé : l’ancrage philosophique, la critique des institutions, la reprise de la théorie de l’aliénation des peuples chez Marx (oui oui, je vous assure qu’il y a des liens à faire)… mais je pense en avoir déjà bien balancé dans cet article qui malgré moi approche des 2000 mots. Je pense que je reviendrai faire un petit tour plus tard sur l’Attaque des Titans.

En attendant et comme d’habitude, c’est tout ce que j’avais à dire sur le sujet pour le moment, n’hésitez pas à contribuer à la réflexion dans les commentaires (clin d’œil complice de technique lolz marketing).

globalement, le coup de crayon n'est pas extraordinaire, voire même en dessus de la moyenne des auteurs prépubliés, mais certaines planches pétent la classe.

Globalement, le coup de crayon n’est pas extraordinaire, voire même en dessous de la moyenne des auteurs prépubliés, mais certaines planches pétent la classe.