Depuis 1985, l’émission « Strip-Tease » de Jean Libon et Marco Lamensch est entrée dans le paysage télévisuelle d’abord en proposant un format innovant de documentaire. L’objectif était et est toujours de filmer le réel avec le moins d’interférence de la part de la réalisation. Ainsi, l’émission respecte un ensemble de règles qu’elle s’est fixée dès sa création : Pas de présentateur et pas de commentaire, pas de ton sérieux, une réalisation assez froide et silencieuse et il n’y a qu’une seule manipulation accordée : le montage du documentaire[1]. Cependant, à chaque épisode, l’émission a fait débat. Internet aidant, la relance de l’émission en 2012 avec l’épisode « Cherche bergère désespérément » fut fortement critiquée sur Internet qui qualifia le documentaire de « voyeuriste » et de « téléréalité pour bobos »[2]. Il y eu donc à ce moment un décalage entre l’orientation officielle de l’émission et sa réception par les communautés d’interprétation.

Strip-tease, documentaire à débat

Ainsi, nous souhaitons évoquer dans cet exercice les contradictions entre le discours de la chaine sur l’émission et la réception critique des messages médiatiques diffusés par Strip-Tease. Dans quelles mesures le discours de l’émission est-il perçu de la même façon par les réalisateurs et producteurs et par les observateurs (spectateurs et les spécialistes) ? Autrement dit, quel est le décalage entre la volonté des réalisateurs dans l’orientation thématique et l’interprétation qui est faite de l’émission.

Afin de proposer une réponse à ce sujet, nous analyserons dans un premier temps le discours officiel tenu par les réalisateurs. Cette analyse se fera à partir du générique de l’émission, des paratextes de la chaine et d’un discours tenu par Véronique Houth, réalisatrice de l’émission. Par la suite nous mettrons en avant la réception critique de Strip-Tease par la presse spécialisée et le public. De fait, nous ferons apparaitre les contradictions entre le discours officiel et la réception de ce discours.

 Dans le discours officiel, Strip-Tease, c’est le réel.

Ainsi donc, le discours officiel tenu sur le site internet de l’émission est sans appel. Le court texte présent sur la page d’accueil oriente notre vision de l’émission : celle-ci à pour objectif de créer le débat : « Une heure atroce ? Une heure exquise ? Coup de génie ? que de bêtises ? […] C’est n’importe quoi ? C’est Strip-Tease ». Ce paratexte nous fourni plusieurs informations sur l’émission. Tout d’abord, la plus simple : son format d’une heure (soit 52 minutes). Ensuite, ce paratexte énonce implicitement les règles de réalisation de l’émission : pas d’explication formelles. A aucun moment n’est écrit « documentaire sur le réel »[3]. L’objectif ici est que le spectateur comprenne que cette émission cherche à retransmettre la réalité de la façon la moins biaisée par les artifices télévisuels. Par ailleurs, le discours de la chaine énonce que les informations doivent être brutes. Cependant le titre et l’accroche (« Strip-Tease vous déshabille ») de l’émission peuvent porter à confusion. En effet, normalement, un strip-tease est une action individuelle qu’un individu exerce sur sa personne. Or le slogan énonce que c’est l’émission qui les met à nu. C’est aussi ce qui est retransmis dans l’analyse du générique[4]. Celui-ci, quasi sans texte dans ses dernières versions, montre des personnes en peinture réalisant des actions de tous les jours (dont le déshabillement). De plus, chaque peinture est contenue dans un espace fermé, cadré (au format 4:3) : c’est une double métaphore. On ne voit les sujets des émissions qu’à travers l’œil du réalisateur et sa caméra (premier cadre) et à travers la télévision (deuxième cadre). Il est suggéré ici que la réalité, bien plus complexe, n’est montrée que par un seul angle. On peut ici supposer que l’émission est consciente de cette limite mais remplie tout de même son contrat avec le téléspectateur : montrer cette réalité qui apparait à la caméra. De même, l’émission fit le choix de ne montrer que des dessins imprécis, où le discernement des visages, actions et individus est difficile. Cet effet renforce implicitement le fait qu’il n’y a pas d’explication des événements retransmis. Enfin, la musique « Batumanbe » du groupe Combo Belge sublime le caractère bancale mais extraordinaire des situations et personnages filmés. A la suite d’une polémique déclenchée par l’émission « Cherche Bergère Désespérément », Véronique Houth ré-appuya le discours officiel de la chaine France 3 à travers le site FranceTvInfo concernant l’émission : « Je ne prends pas position dans ce film. Je respecte l’idée de base de « Strip-Tease », saisir le réel, des moments extraordinaires chez des gens ordinaires. […] Je montre la réalité telle qu’elle est. Ce n’est pas de la téléréalité, comme certains l’affirment, mais la télé du réel »[5]. Ainsi, sous la forme d’un article, le discours officiel de la chaine, dont la réalisatrice se fait le médium, réapparait les lignes fondatrices de l’émission : filmer le réel sans artifices autre que le montage.

Mais, si de tels discours apparaissent à la suite d’une diffusion, c’est parce que l’orientation thématique n’est pas totalement comprise par le public. Il convient donc d’aborder cela.

Mais les dérives de la téléréalité touchent-elles Strip-Tease ?

Si le message et l’orientation thématique semblent rodés pour la chaine, à chaque sujet, l’émission divise la presse spécialisée tout comme les téléspectateurs. Le débat se cristallise principalement autour de la définition de l’émission. Si le discours de Jean Libon a toujours été de proposer une « télévision de la réalité » sans artifice. Bruno Roger-Petit du nouvel Obs énonçait en 2012 que Strip-Tease était « 53 minutes de télévision du réel au service d’un voyeurisme bourgeois, la caméra étant œil hypocrite d’une domination culturelle de classe parée des atours du documentaire » (source 6). Certains internautes faisant parti du public énonçaient que « Strip Tease, c’est de la télé-réalité estampillée « Service Public » […]. Pour certains, ça fait mieux de dire « Je regarde Strip Tease » plutôt que « Je regarde Confessions Intimes »[6]. Y a un verni intello, culturel, élitiste, pseudo-sociologique qui rend la chose acceptable ». Ainsi, au niveau sémantique, la confusion existe entre le concept de télévision du réel et de téléréalité. C’est notamment ce que souligna François Jost suite à la diffusion du document « Cherche Bergère Désespérément » : « la proximité thématique entre le sujet du numéro et la téléréalité est ce qui choque au premier abord »[7]. Si selon les propos de Jean Libon, le premier se veut du genre documentaire, le second s’inscrit, dans les usages observés sur d’autres chaines télévisés, plus en tant que divertissement. La seconde incompréhension provient du fait que le public averti ou non-averti n’arrive pas à comprendre la volonté ainsi que les motifs de l’équipe réalisant les documentaires. Bruno Roger-Petit (BRP) explique ne pas avoir la même limite infranchissable que l’équipe de Strip-Tease dans l’étalage des scènes du réel. Ainsi, un débat existe concernant les motifs de l’émission. Nous avons vu précédemment que des spécialistes tels BRP critiquait l’émission or Erwann Gaucher, autre critique, énonce que le problème vient principalement des émissions telles « Secret Story » ou « The Voice » qui ont détourné le sens premier du concept de télévision du réel en proposant des émissions semi-scénarisées[8] où la moquerie des personnages acteurs peut avoir sa place. Ainsi, malgré le discours officiel clair et assumé de France 3, l’émission divise le public sur ses motifs et la distinction à faire entre elle et les émissions de téléréalité n’est pas évidente.

 

Ainsi donc, nous avons montré au travers de notre explication qu’il existe un écart entre l’orientation thématique officielle de Strip-Tease et sa réception auprès du public averti ou non. Comme l’énonce Gaucher à la fin de son article, à l’heure où la télévision a totalement changé, l’émission Strip-Tease peut-elle rester la même ?


 

Notes

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Sources


 

[1] http://forums.france3.fr/france3/StripTease/desesperement-recherche-bergere-sujet_739_1.htm

 

[2] http://www.francetvinfo.fr/economie/medias/polemique-apres-strip-tease-je-montre-la-realite-telle-qu-elle-est_114847.html

[3] http://strip-tease.france3.fr/index.php?page=article&numsite=5630&id_rubrique=5633&id_article=35182

[4] https://www.youtube.com/watch?v=_kT9-YYJ_xQ

[5] http://www.francetvinfo.fr/economie/medias/polemique-apres-strip-tease-je-montre-la-realite-telle-qu-elle-est_114847.html

[6] http://rue89.nouvelobs.com/2012/07/06/strip-tease-voyeurisme-ou-tele-de-service-public-233639

[7] http://rue89.nouvelobs.com/2012/07/06/strip-tease-voyeurisme-ou-tele-de-service-public-233639

[8] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/584658-strip-tease-c-est-dur-d-etre-regarde-par-des-cons.html